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Septembre 2018
Parution d’un portrait dans l’Œil par Colin Cyvoct

Face aux dessins, peintures et sculptures de Marine Joatton, il est bien difficile de savoir sur quel pied danser. Que sont, ou qui sont, ces silhouettes, présences aussi affirmées qu’improbables, jaillissements de vie animale et humaine singulièrement entre mêlée ? Antoine de Galbert, fondateur et président de La Maison Rouge, découvrant son travail dans son atelier parisien, lui disait en 2005 : « Vous avez le choix, vous pouvez poursuivre vos recherches soit du côté de l’Art brut soit du côté de l’art contemporain ». « Je n’ai rien répondu à l’époque, j’étais un peu perdu », se souvient Marine Joatton, qui poursuit : « Je ne fais pas de l’Art brut, que j’aime beaucoup. J’espère qu’il y a des qualités de mon travail qui peuvent se retrouver dans l’Art brut.» Clairement, elle débusque, combat et brise avec bonheur les opacités et les chaînes des conventions du regard. Diplômée de Science Po Paris à 20 ans, elle s’envole pour l’Ecosse, y enseigne le Français à l’Université de Saint-Andrews, et dessine, dessine beaucoup, dessine tant qu’elle décide de suivre un cursus de sculpture à l’université de Dundee. Puis elle revient en France pour intégrer les Beaux- Arts de Paris. Depuis, toutes ses journées sont consacrées à ses recherches terriblement libres, radicalement éloignées de toute censure de la raison raisonnante. Ces derniers mois, Marine Joatton peint des grands portraits à l’acrylique sur papier. « J’aime peindre les têtes, les têtes qui ne se regardent pas. Je travaille beaucoup la présence de la peau, du pelage. J’aime qu’il y ait de la chair, une vraie présence de la matière picturale.»

Colin Cyvoct

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septembre 2018
Parution d’un article dans Art Absolument, par Sophie Fardella

MARINE JOATTON
MIGRATION DE LA PEINTURE DANS LE DESSIN

Découverte en 2006 grâce à ses dessins lors de l’exposition collective À fleur de peau. Le dessin à l’épreuve à la galerie Éric Dupont à Paris, Marine Joatton développe un imaginaire fantastique dessiné sur des bouts de papier et s’étalant de manière frénétique sur ses carnets de dessin. Ses oeuvres récentes montrent un réel besoin de faire évoluer son geste vers des dimensions plus picturales où la couleur se révèle être le nouveau réservoir d’énergie. Au sein de son atelier parisien envahi de ses dessins, Marine Joatton revient sur sa réunion des territoires de la peinture et du dessin.

ENTRETIEN AVEC SOPHIE FARDELLA

Sophie Fardella :

Marine Joatton, le dessin possède une place centrale dans votre création. Comment cet intérêt particulier pour ce médium est-il né ?

Marine Joatton :

J’ai toujours dessiné. C’est une pratique que j’ai développée de façon continue et sans interruption depuis l’enfance, sans doute parce que mon père était professeur de dessin. J’ai compris grâce à lui que le dessin était quelque chose d’important, qu’il fallait faire avec sérieux et passion. Enfant, il y avait toujours des crayons, des feutres et du papier à portée de mains : un enfant peut beaucoup s’investir dans les jeux avec le dessin. Il y a toujours eu des dessins sur mes classeurs. C’est comme ça que, petit à petit, je me suis investie dans ce médium sans jamais l’abandonner.

Comment avez-vous décidé de déplacer votre pratique du dessin à celle de la peinture ?

C’est après l’exposition À fleur de peau et une exposition personnelle à la galerie Éric Dupont où je n’ai montré que des dessins que j’ai commencé à vouloir déplacer ma pratique sur des formats plus grands. Ce déplacement du dessin à la peinture ne s’est pas fait sans difficulté, car je n’avais pas du tout de connaissances sur ce médium. Les Beaux-Arts ne m’avaient pas formée à cette technique puisque j’y étais dans l’atelier de photographie. La technique de la peinture, je l’ai apprise en autodidacte, contrairement au dessin qui a toujours été le coeur de ma pratique, dans lequel j’avançais en terrain balisé. Avec la peinture, j’avais cette impression de recommencer à zéro, sans connaissance et sans rien maîtriser. De plus, la difficulté que j’ai tout de suite rencontrée a été de vouloir commencer avec l’huile. Au début, le résultat était peu satisfaisant et, petit à petit, j’ai pris de l’assurance, surtout après deux résidences en Corée dans un atelier de peinture en 2012 et 2013 ayant donné lieu à une exposition à la Galerie 604 de Pusan, qui soutient toujours mon travail. Je peignais sur de très grands châssis de 2 m sur 2,50 m où j’ai commencé à me sentir plus confiante. Depuis, la peinture et le dessin rythment ma production. Dans ma peinture, il y a toujours des éléments de dessins. Au départ, c’était le dessin, maintenant c’est la peinture qui commence à englober le dessin. Je pense que ce sont deux pratiques qui se complètent et je les considère comme deux outils qui me permettent d’avoir un espace de création hybride.

Avez-vous une règle de travail qui rythme ce processus de création ?

Celle-ci est en constante évolution. J’élabore toujours un protocole qui va être à l’origine d’une série ; lorsque je commence à m’ennuyer et que la série n’évolue plus et devient trop répétitive, j’arrête et j’en commence une autre. Ce qui détermine la série, c’est le format, la technique. En ce moment, j’utilise beaucoup de format raisin sur papier avec de la gouache. Lorsqu’une série sur petit format arrive à la fin d’un questionnement, je repars sur de plus grands formats en gardant les mêmes thèmes. Toutes mes oeuvres sont illustrées d’animaux, de masques, de portraits et d’êtres hybrides, qui me sont dictés par une écriture automatique. C’est un procédé qui m’aide à percevoir des choses et me guide lorsque je ne sais pas au départ ce que je veux faire : je pars de taches qui me révèlent peu à peu des formes que je viens préciser. Dans ma série en cours – les Merdons –, cette hybridation prend la forme de petits enfants, nounours, poupées, chiots, chatons, tout à la fois. Désormais, j’ai une vingtaine de grands formats très « peints ». Toujours associée à l’enfance, sa force et sa vulnérabilité, cette série des Merdons est un vaste champ d’expérimentations picturales.

Depuis cette migration de votre imaginaire fantastique dans le pictural, le dessin précède-t-il systématiquement l’acte de peindre ?

Le dessin ne vient jamais avant la peinture : il se construit avec… J’ai essayé dans La Contemplation de la flaque de commencer une toile par le dessin, puis de terminer par la peinture. Après cet essai, j’ai laissé tomber ce procédé qui essayait de différencier l’acte de dessiner de l’acte de peindre. En comparant cette oeuvre et Venir à bout des taupes, on remarque bien le passage entre deux procédés : celui qui différencie le dessin et la peinture dans le processus de réalisation, et, à l’inverse, celui qui lie à parts égales les deux médiums.

Dans votre série des Merdons, beaucoup plus picturale, il semble que la couleur vient petit à petit saturer l’espace de la toile et que les traits propres au dessin s’estompent. Le dessin face à la peinture ne disparaît-il pas finalement ?

Le dessin ne peut pas disparaître de mon travail, tout est question de dosage. Le dessin est dilué, amalgamé et fusionne avec la peinture. On ne peut plus dire qu’à un moment, je dessine et à un moment, je peins : ce sont des activités qui sont complètement imbriquées. Tout comme chez Emil Nolde ou Edvard Munch, qui m’ont beaucoup inspirée, on ne peut percevoir de différence entre leur dessin et leur peinture : ces deux médiums ont collaboré.

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septembre 2018
Jean-Luc Chalumeau signe un portrait dans le n° 103 de Verseau, le magazine en ligne de l’art en train de se faire

Marine Joatton, à la fois diplômée de Sciences Po Paris et des Beaux-Arts, est née en 1972. Son exposition intitulée Un air de famille au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne en 2016 a permis de donner la mesure d’une artiste puissamment originale, totalement peintre, qui reconnaît, parmi ses grands prédécesseurs, l’importance de Picasso. En témoigne son huile sur papier « Picasso » (2015) dans laquelle l’artiste fait allusion au terrible regard vide de l’Autoportrait du 30 juin 1972 dans lequel Picasso se voyait déjà mort. Mais là s’arrête l’emprunt : ce Picasso-là sourit avec férocité, un petit bonhomme s’intègre à la composition. La même année, Marine Joatton a peint d’autres huiles sur papier (Patriarche, Cubiste…) qui attestent d’une conception de la peinture proche de celle du vieux maître de Mougins qui lui permet de rester elle-même. Il semble que, comme ce dernier, elle a réussi à se débarrasser de « l’art » pour rejoindre la seule peinture. « Moins il y a d’art et plus il y a de peinture » disait Picasso à son amie Hélène Parmelin. Il avait écrit sur un carnet de croquis, le 27 mars 1963, des lignes que Marine Joatton a dû méditer : « La peinture est plus forte que moi, elle me fait faire ce qu’elle veut ». Oui, mais Marine ajoute que pour elle la peinture est comme un cheval qu’elle aurait enfourché : il est plus fort qu’elle, certes, mais elle le guide. Dans ses Bouquets de têtes comme tout récemment dans ses Merdons, on voit bien que l’artiste a gardé le contrôle de sa démarche. Il n’empêche : elle appartient au petit nombre des peintres qui, à la suite de Picasso, ont renversé les rapports entre l’artiste et son œuvre. A propos de Picasso, Marie-Laure Bernadac a noté qu’il était parvenu « au point que l’homme est tout entier dans la peinture et que celle-ci semble vivre de sa propre substance, s’autogénérer… » On pourrait en dire autant de la façon dont Marine Joatton, comme malgré elle, aborde sous nos yeux la question de la peinture qui décidément est très loin d’être morte.