Comment peux-tu encore songer à des fleurs ?

Christine Crozat

EXPOSITION : Du 11 septembre au 28 novembre 2026

VERNISSAGE : le vendredi 11 septembre à partir de 16h

« ..Mes roses rouges et jaunes se sont toutes ouvertes pendant que j'étais là-bas en enfer. Elles ont continué à fleurir tout doucement. Beaucoup me disent comment peux-tu encore songer à des fleurs » Extrait d'une vie bouleversée, Etty HILLESUM

L’oeuvre de Christine Crozat s’inscrit dans une économie du presque rien, une pratique du retrait et de la justesse qui trouve une résonance profonde avec l’« économie poétique » pensée par Robert Filliou. Là où Filliou envisageait un monde fondé sur l’échange immatériel, la créativité permanente et la valeur d’usage poétique plutôt que marchande, Crozat déploie une oeuvre qui semble précisément échapper à toute logique de production spectaculaire.

Depuis 2012, un motif traverse son travail avec une persistance silencieuse : la fleur. Non pas comme sujet décoratif ou ornemental, mais comme forme de pensée, comme principe d’apparition. La fleur chez Crozat est fragment, souffle, ouverture. Elle surgit, disparaît, se diffracte, se déploie dans des dessins à peine visibles, dans des gestes retenus qui en captent l’énergie plutôt que l’image.

Ainsi, la fleur devient un vecteur de transmission élargi : elle relie les figures de résistance féminine, les gestes artisanaux, les mémoires ouvrières et les espaces invisibles de l’art. Elle est traversée par des histoires — politiques, spirituelles, territoriales — qui ne cessent de se déposer en elle sans jamais se figer.

La fleur est aussi, chez elle, un espace de mémoire et de résonance. Les hommages à Rosa Luxemburg et à Etty Hillesum trouvent dans ce motif une forme d’incarnation discrète. Rosa Luxemburg, qui observait et écrivait sur les fleurs depuis sa prison, apparaît ici comme une figure de résistance par la sensibilité : voir encore, malgré l’enfermement.
Etty Hillesum, quant à elle, portait une attention aiguë à la beauté fragile du monde jusque dans l’expérience extrême des camps ; chez Crozat, cette attention devient ligne, trace, presque disparition.

À cette dimension intime et mémorielle s’ajoute une exploration des lieux de conservation et de transmission et notamment grâce aux dons du fonds des Soeurs Randon au musée Gadagne Le film réalisé avec Pierre Thomé, explorant les réserves du musée prolonge cette réflexion. La mémoire des Canuts, tisseurs de la Croix-Rousse, affleure dans le travail de la matière et dans la sensibilité au fil, à la trame, au geste patient. Elle se prolonge dans l’évocation des soeurs Randon, artisanes fleuristes en fleurs artificielles de soie, dont le savoir-faire inscrit la fleur dans une histoire textile, populaire et précieuse à la fois. Ces fleurs de soie — à la fois artificielles et intensément vivantes — entrent en résonance avec les fleurs de Crozat : mêmes fragilités, mêmes persistances, même tension entre disparition et survivance.

Les dessins de Crozat apparaissent comme des notations, des relevés d’un passage, d’un état intérieur. Il y a dans cette pratique une dimension profondément éthique et politique.
Travailler la fleur, c’est travailler le vivant dans ce qu’il a de plus vulnérable et de plus essentiel. C’est aussi affirmer que le sensible peut être un lieu de résistance, de mémoire et de transmission.

Dans ce cadre, l’oeuvre de Crozat devient une zone d’échange sensible, un lieu où circulent des mémoires vivantes — celles des femmes, des artisanes, des résistances et des territoires.
Ainsi, la fleur chez Christine Crozat n’est jamais un simple motif : elle est une expérience. Une économie du souffle, où l’invisible affleure, où le vivant persiste, et où se tissent, silencieusement, les liens entre Rosa Luxemburg, Etty Hillesum, les soeurs Randon et la mémoire vibrante de Lyon.

Françoise Besson

Comment peux tu encore songer à des fleurs, 2026, technique mixte sur papier

01 Rosa Luxembourg 2023, grès noir et verre soufflé

Comment peux tu encore songer à des fleurs, 2026, technique mixte sur papier

Dissémine 5 2023, hommage à Rosa Luxemburg, 29.7 × 21 cm

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